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le jardin

Mémoire

Eric Pongérard
Date de création
1994
Dimensions
400 x 270 cm
Medium
Basalte et résine

Mémoire : 

 

« L’artiste est un grain de sable dans le désert. C’est la lumière qui frappe le grain de sable qui lui donne son éclat ». Éric Pongérard (Entretien, Le Réunionnais 21/04/1996)

Dans son enfance, lorsqu’Éric Pongérard (né en 1958 à la Réunion) allait à la rivière avec son père, il gravait la pierre au burin, déposait des galets entre la fourche des arbres et ramenait parfois ces petits butins à la maison. Ces gestes intuitifs, sont ceux qu’il déploiera quelques années plus tard dans une pratique attentive à la nature, à ses formes. Doué d’une grande maîtrise technique acquise grâce à son père et par la force d’un travail acharné, ses premiers ouvrages chargés d’éléments décoratifs démontraient un savoir-faire artisanal. Mais au tournant des années 1990 son expression prend une nouvelle orientation plus minimaliste avec une série d’œuvres en ferraille présentées en 1991 pour l’exposition Bâtissage à Jeumon et des sculptures en basalte à l’allure de totems exposées aux cotés des œuvres de Jack Beng-Thi et de Gilbert Clain à la galerie Villa Blanche à Paris en 1993. Dès lors, il déploiera sa recherche dans le bois et la pierre, un matériau dans lequel il a trouvé « les données fondamentales de son évolution, l’unité et la sobriété[1].

Diana Madeleine, 2021

[1] Laurent Segelstein, « La pierre au coeur », Les Chroniques du Ptéros dans Témoignages, 9 octobre 1992. 

 

Biographie : 

« Ce qui m’intéresse c’est le geste de l’éclatement. C’est la mémoire première de l’île. »  Éric Pongérard (Quotidien 14 avril 1994)

C’est pour l’exposition à ciel ouvert « Lieux de Mémoire » à la ravine Fleurie[1] qu’Éric Pongérard a réalisé l’œuvre in situ Mémoire composée de six galets fendus et alignés sur une ligne d’herbe brulée. L’histoire géologique de l’île qui naît du feu est à l’origine de cette installation qui dit le rapport privilégié de l’artiste à la nature. La sculpture, il l’a apprise à l’école de la vie, transmise par son père ébéniste et tailleur, et par les enseignements qu’il peut tirer de la nature lors de leurs longues balades en forêt. C’est cette « conscience suraigüe de la nature » qui caractérise son travail selon Patricia de Bollivier. « La nature deviendra rapidement l’épicentre de son travail »[2]. Dans une recherche constante, Pongérard ne cesse jamais d’envisager la roche, de la tailler, de l’éclater à cœur ou de la graver. Qu’il la déplace et la casse dans les œuvres brutes du Land art ou la sculpte et polisse pour les petites écuelles de basalte qui recueillent l’eau, l’acte de sculpter est toujours assorti d’une sobriété, une certaine humilité face au travail de la terre. Avec Mémoire, l’artiste crée sa propre mythologie et son mythe de création, il pose son rapport à l’île, une île qui n’aurait pas existé sans le feu et la pierre, en même temps qu’il définit sa pratique en tant qu’artiste. Du casseur de pierre au sculpteur, l’œuvre de Pongérard est une épopée de l’art et de son rapport au vivant.

Diana Madeleine, 2021

[1] Lieux de mémoire à la ravine Fleurie, Route du Maïdo. Exposition du FRAC Réunion en décembre 1994.

[2]Patricia de Bollivier dans Nature de pierre, Eric Pongérard, catalogue d’exposition, Maison du volcan, 31 mars au 24 juin 2001, p.20. 

 

Texte critique : 

Au début du commencement on se demandait si Éric Pongérard n’allait pas devenir ébéniste ou tailleur de pierre. Justement son père l’était, tailleur de pierre. Ça crée des liens avec la matière. Au début du commencement, avant, Éric Pongérard avait de tout petits bras et le même genre de biceps que vous et moi. Autant dire presque pas. L’homme est devenu un sculpteur rongé par l’art, et un monstre musculeux. A force de taper de son burin sur la pierre et le bois, sa morphologie a pris des couleurs. A force d’à force, sa sculpture a pris un envol que bien peu soupçonnaient capable d’autant de puissance. Lorsque j’ai rencontré Éric Pongérard, il montrait des pièces qui tenaient plus de l’école Boulle que du musée d’art contemporain. L’homme cherchait dans le regard du spectateur reconnaissance et compréhension. Il créait de jolis objets pétris d’habileté. Sa formation artisanale avait pris le dessus. Le détail anecdotique envahissait tout. Il y avait surcharge, surbooking d’idées dans chaque œuvre. Et puis un jour il s’est installé à Jeumon (Saint-Denis). En même temps qu’il acquérait un atelier digne de son talent, sa sculpture prenait un virage prodigieux. Ça a commencé par des sculptures de métal qui trouvaient leur origine dans une commande de la Ville de Saint-Denis dont l’artiste est le digne enfant. Cette commande trône aujourd’hui sur une place du Chaudron … et fit des petits. Ces derniers furent présentés à Bâtissage, exposition de sept plasticiens contemporains parmi les plus importants du moment. C’était l’année dernière. Éric Pongérard a poursuivi sa recherche en essayant plusieurs voies. Le métal (suite) à l’exposition de la Maison du Monde (Saint-Denis), le bois qui reste toujours dans ses doigts terriblement verts et celle de la pierre, compagne de la vie de son père. On peut rester persuadé que chacune de ces matières reste profondément ancrée dans les fibres de son talent. Mais bon sang ne saurait mentir. C’est incontestablement dans la pierre qu’il aura trouvé deux des données fondamentales de son évolution de sculpteur : l’unité et la sobriété. La maturité, quoi. L’exposition qui s’offre à vous est l’aboutissement de cette recherche. Si j’ai, personnellement, toujours été un peu dubitatif vis-à-vis de l’œuvre d’Éric Pongérard, c’est essentiellement à cause de sa dispersion. L’artiste se cherchait et semblait avoir beaucoup de mal à concevoir une seule idée à la fois. Pire, il ne se donnait pas le temps d’user jusqu’à la corde ses sujets. Or l’on sait bien que c’est à ce moment-là, qu’au travers de la trame, apparaît la suite logique de la création. C’était sans compter avec la qualité de l’artiste. L’anecdote a complètement disparu et les sculptures d’Éric Pongérard éclatent dans toute la force de Ieur beauté et de Ieur expression pure. Acteur de la recherche identitaire réunionnaise, Éric Pongérard est influencé par le questionnement sur I ’esthétique religieuse à İa Réunion. Ses totems de basalte allient le cœur de İa montagne à l’élévation spirituelle. C’est comme la musique dont il est si friand. Oui, comme une musique qui se tord harmonieusement tout en restant cohérente avec elle-même pour monter toujours plus haut, s’étaler toujours plus large. J’ai toujours connu Eric Pongérard passionné par la matière et par le mystère du cœur de la pierre. II trouvait si beaux les galets que charrient les ravines… Beaux de l’extérieur. Perfection de la nature aussi bien dans les teintes que dans la forme. Lisses et ovoïdes comme des œufs. Le mot est lâché. II pensa à ses galets comme à des œufs de montagne et voulut s’en faire une omelette. II brisa les œufs et fut émerveillé par l’intérieur qui révélait une richesse insoupçonnée. Des cristaux de soufre, de mica ou autres, de teintes différentes, intimement liés au basalte variaient İa matière. II fut touché par le contraste des teintes dehors et dedans, de la lisse de l’extérieur avec l’aspect brut de l’intérieur. Si cette régularité de la coquille est reproductible par l’homme, ii n’en est pas de même de la brutalité de la pulpe. Elle est d’une originalité et d’une complexité que la main de l’Homme ne peut que détruire. Pour suivre le fil de l’incrustation de matériaux les uns dans les autres, il s’arma de résines de plastique et inséra artificiellement des veines de couleur dans les coquilles. On aurait pu croire que l’étape justifiait l’exposition. Mais non. L’œuvre véritable allait venir à partir de cet instant. Des œufs naquirent les formes envolées que vous contemplez. Éric Pongérard, probablement limité par la dimension des galets, les accoucha de colonnes dressées comme des êtres debout, comme des âmes gardiennes de l’harmonie, témoins des questions modernes de l’île. L’artiste nous montre que le Réunionnais est comme sa montagne. II a une façade toute lisse qui cache une richesse qui ne demande qu’à être mise à jour. II ne souhaite pas perdre İa qualité de cette apparence extérieure, mais a besoin que l’on puisse briser la coquille par endroit afin de laisser apparaître la réalité et l’infinie richesse de l’intérieur. La douce joliesse de la patine extérieure ne doit pas masquer la brutale richesse du cœur. Cette dualité complémentaire n’est-elle pas très exactement la traduction du stade d’émancipation de la Réunion d’aujourd’hui ? N’est-elle pas dire le cœur des hommes de l’île ? Éric Pongérard sculpte la cambrure des reins de la culture réunionnaise, avec attitude. Cela devient une symphonie magnifique. Violente et passionnelle, tendre et élancée, sociale et spirituelle. Ses sculptures sont abstraites comme la sensation d’être, brutales comme une morsure d’amour, torsadée comme la spirale du danseur de maloya. Éric Pongérard allie une technicité incontestable au propos d’être réunionnais. II transcrit le questionnement identitaire dans la pierre de son île. Et dans la modernité de ses résines de plastique fait passer la lumière de l’avenir pour illuminer d’énergie nouvelle le limon originel encore trop peu connu ou reconnu.

Laurent Segelstein, Le cœur de la pierre

Catalogue d’exposition Éric Pongérard, Sculptures, octobre 1992